#PPL Sécurité globale / Appel à manifester le samedi 21 novembre (et revue de presse)

Face au mépris du gouvernement qui refuse d’entendre la colère des milliers de manifestants rassemblés mardi 17 novembre devant l’Assemblée nationale, qui refuse d’entendre les associations de droits de l’homme, les syndicats de journalistes et même l’ONU, nous appelons à un second rassemblement, ce samedi à 14h30, sur la place du Trocadéro (parvis des Droits de l'homme), à Paris.
Ce rassemblement doit être massif pour montrer au gouvernement notre détermination à défendre nos libertés et nos droits fondamentaux !

Mobilisation citoyenne de grande ampleur

Alors que le Parlement a débuté l’examen de la proposition de loi Sécurité globale, plusieurs milliers de personnes se sont également rassemblées dans de nombreuses villes en France pour dénoncer les atteintes à la liberté d’informer et de manifester, et la volonté manifeste d’une surveillance globalisée des citoyens.

Ces divers rassemblements ont mobilisé en peu de temps malgré la situation sanitaire. Cela démontre l’étendue des inquiétudes face aux risques de reculs majeurs des libertés publiques contenus dans la PPL. Ces craintes ont été exprimées par des syndicats, des sociétés, des associations et des collectifs de journalistes et de réalisateurs de documentaires, mais aussi des collectifs de familles victimes de violences policières, des associations de défense des libertés, des citoyens, des parlementaires de différentes couleurs politiques. Elles trouvent écho dans les alertes respectivement prononcées par le Défenseur des Droits, la Commission Consultative des droits de l’homme, ainsi que les rapporteurs spéciaux des droits de l’Homme de lONU. 

Atteintes à la liberté d’informer à Paris...

Ce succès populaire a malheureusement été terni par ce que nous avons dénoncé, ensemble, lors des différents rassemblements. Ainsi, des atteintes à la liberté d’informer ont été commises par des membres des forces de l’ordre en fin de rassemblement à Paris. Un policier a donné l'ordre de quitter les lieux à des journalistes sous peine de les arrêter pour participation à un attroupement (1).

Tangi Kermarrec, journaliste à France 3 Ile-de-France, et Hannah Nelson, journaliste pigiste au média Taranis News, ont été interpellés, violemment pour cette dernière, et placés en garde-à-vue pour participation à un attroupement après sommation et dissimulation du visage ! En pleine pandémie de Covid et alors qu’un tel délit est contraire au droit international !

Au moins six reporters d’image ont également été pris pour cible. Trois d’entre eux ont subi des violences, notamment des coups de matraque. Deux autres ont été menacés d’interpellation et empêchés de faire leur travail d'information, sous prétexte selon le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, qu'ils ne se seraient pas accrédités auprès de la préfecture avant de couvrir une manifestation sur la voie publique. Deux observateurs de l'Observatoire parisien des libertés publiques (portant une chasuble Ligue des droits de l'Homme et un casque siglé LDH et SAF) ont également reçu des coups.

... et en régions

A Bayonne, un photojournaliste de Mediabask a été menacé par des forces de l'ordre alors qu'il couvrait une manifestation contre la PPL Sécurité globale. A Toulouse, un journaliste a également été pris à partie par un CRS alors qu'il lui montrait sa carte de presse.

La dispersion du rassemblement de Paris été décidée en vertu du nouveau Schéma national de maintien de l'ordre (SNMO), qui s'appuie sur la loi contre les attroupements de 2012. Pour le SNMO, les requérants (des syndicats de journalistes et la LDH), dont le juge des référés n'a pas estimé l'urgence, vont au fond devant le Conseil d'Etat pour le contester.

Dans le même temps, certains syndicats de policiers ont mené des attaques de cyberharcèlement sur les réseaux sociaux contre plusieurs journalistes. 

Nous, signataires de ce texte, dénonçons avec fermeté ces agressions honteuses contre la liberté de la presse et plus généralement contre la liberté d'informer le public, et témoignons notre entière solidarité envers les journalistes et les observateurs citoyens pris pour cible, de manière gratuite.

Ces attaques renforcent notre détermination à combattre les dérives liberticides contenues dans cette proposition de loi.

Rassemblement ce samedi à 14h30 à Paris

Nous donnons rendez-vous à tou.te.s les citoyen.ne.s soucieuses des libertés publiques et républicaines, ce samedi 21 novembre à 14 h 30, Place du Trocédéro, comme dans de nombreuses autres villes.

Paris, le 18 novembre 2020.

Signataires :

Info'Com-CGT, SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes, SGJ-FO - LDH - Collectif REC (Reporters en Colère) - Rédaction de là-bas si j'y suis - Association de la presse judiciaire - la Société des réalisateurs de films (SRF) - la Guilde des auteurs-réalisateurs de reportages et de documentaires (Garrd) - Rédaction de L’Humanité - SDJ du MédiaTV -  Profession: Pigiste - Union des Clubs de la presse de France et francophones - Acrimed - Collectif La Meute - Reporterre - Mr Mondialisation - Macadam Press - Divergence Image - le Groupe 25 Images - Société des rédacteurs du Monde - SDJ France 3 National - Collectif OEIL - Société des journalistes et du personnel de Libération (SJPL) - SDR Europe 1 - SDJ de Challenges - SDJ de Télérama - SDJ Médiapart - SDJ France Inter - SDJ France Info (radio) - SDJ France 2 - SDJ Les Echos - SDJ AFP - SDJ BFMTV - SDJ Paris Match - SDR du Monde SDJ du Figaro SDJ du Point SDR de lObs Société du personnel de lHumanité – SDJ de RFI SDJ de 20 minutes SDJ de M6 SDJ du JDD SDJ de Challenges SDJ du Parisien/Aujourdhui en France SDJ de France Culture Société civile de Sud-OuestSDJ de lExpress SDJ de Premières lignes SDJ de la Tribune SDJ de Courrier international SDJ de la Vie SDJ de RTL SDJ de franceinfo.fr - Attac – Amnesty International France - Union syndicale Solidaires - Association des cinéastes documentaristes – SDJ de France info TV - SDJ de Public Sénat - SDJ de TV5 Monde (et dans l’attente de nouvelles signatures)

(1) Le juge des référés du Conseil d'Etat a rappelé dans sa décision la plus récente  (27 octobre 2020, n°444876) : "l'article 431-4 du code pénal doit, sauf à méconnaître l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, être interprété comme excluant les journalistes de son champ d'application". Il en est de même d'ailleurs des observateurs indépendants et identifiables (juge des référés du Conseil d'Etat, 27 octobre 2020, n°445369).

 

 
 

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« La qualité de l’information ne s’accroîtra jamais si l’on restreint la liberté, sa condition première »

De la loi inutile contre les fausses nouvelles aux menaces de poursuites contre les sources de journalistes, les gouvernements mis en place par Emmanuel Macron, et le président lui-même, ont le plus grand mal à respecter la liberté d’informer, estime le directeur du « Monde », Jérôme Fenoglio, dans son édito.

Editorial du « Monde. » Des mauvaises lois, l’on peut redouter les dangers dans le futur, proche ou lointain, qui suivra leur promulgation. Leurs funestes effets ne se manifestent que très rarement avant même leur adoption par le Parlement. C’est pourtant le cas de la proposition de loi pour une « sécurité globale » déposée par deux députés La République en marche (LRM), avec le soutien du gouvernement. L’examen de ce texte vient à peine de commencer à l’Assemblée nationale que, déjà, les dérives qu’il permet, les arrière-pensées qu’il contient, se sont manifestées à ciel ouvert, dans les paroles et dans les actes, dans les rues de Paris et les déclarations d’un ministre.

Beaucoup d’observateurs, et notamment nombre de sociétés de journalistes – dont celle du Monde –, avaient alerté, ces derniers jours, sur les risques de censure que comporte son article 24, qui impose le floutage de l’image des policiers et gendarmes dans le but d’empêcher leur « usage malveillant ». « Rédigée comme une réponse clientéliste à la revendication d’anonymat des syndicats de policiers, cette proposition de loi contrevient grossièrement à un droit démocratique », celui d’informer librement, écrivions-nous dans l’éditorial du 7 novembre.

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De fait, tous ces dangers se sont révélés au grand jour au cours de la seule soirée du mardi 17 novembre. En quelques heures, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre ce texte, des journalistes ont été intimidés verbalement, empêchés de faire leur travail, placés en garde à vue pour l’un d’entre eux. A ce laisser-aller policier, de très mauvais augure, se sont ajoutées les paroles du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui a formulé le souhait que les reporters se rapprochent désormais des autorités avant de couvrir une manifestation.

Offensive pernicieuse

A l’évidence, de l’affaire Benalla aux violences commises à l’encontre des « gilets jaunes », de la faiblesse camouflée en autoritarisme de Christophe Castaner aux démonstrations de force non maîtrisées de Gérald Darmanin, le pouvoir en place éprouve une difficulté majeure à se tenir à l’intérieur d’une conception républicaine du maintien de l’ordre, pourtant seul moyen de protéger les policiers contre les violences, réelles, auxquelles ils sont exposés.

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A l’évidence, de la loi inutile contre les fausses nouvelles aux menaces de poursuites contre les sources de journalistes, en passant par les convocations et les gardes à vue de certains d’entre eux, les gouvernements mis en place par Emmanuel Macron, et le président lui-même, ont le plus grand mal à respecter la liberté d’informer. Mais autant le premier constat, d’une surenchère sécuritaire toujours plus décomplexée, pouvait être également tiré de quinquennats passés, autant le second rompt avec les usages des décennies précédentes.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le travail de la presse fait l’objet de nombreuses remises en cause et d’attaques frontales. Cette offensive est d’autant plus pernicieuse qu’elle se cache souvent sous la bonne conscience d’élus, de ministres et de conseillers qui prétendent chercher à améliorer la « qualité » de l’information, en ces temps de défiance généralisée.

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Or, il importe de le redire ici : la qualité de l’information ne s’accroîtra jamais si l’on restreint sa condition première, la liberté. La confiance des citoyens s’effritera encore davantage si les pouvoirs, quels qu’ils soient, se mêlent de la délimitation de notre profession, de la définition officielle de la vérité. La protection des journalistes ne servira à rien d’autre qu’à les discréditer si elle s’apparente à une forme d’encadrement et de contrôle de leur travail. Il ne saurait d’ailleurs être envisageable que des reporters du Monde se prêtent à la moindre démarche qui entraverait l’exercice libre de leur métier sur la voie publique.

Pour ces raisons, avant que l’irrémédiable ne soit voté, il apparaîtrait sage de suspendre l’examen de la proposition de loi pour une « sécurité globale », texte de circonstance, dont les multiples défauts, criants, exigent, à l’évidence, un vrai travail de concertation. Texte dont aucune réécriture ne peut plus justifier l’indéfendable article 24, dont la suppression pure et simple s’impose désormais.

Le Monde

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L’offensive de Macron contre nos libertés

Par

Depuis trois ans, l’exécutif s’attaque aux grandes lois fondatrices, sous couvert de sécurité et de défense des principes républicains. Pour les défenseurs des libertés publiques, « une menace pèse sur l’idée de démocratie elle-même ».

Emmanuel Macron est visiblement inquiet pour nos libertés. D’ailleurs, dit-il dans un entretien fleuve récemment accordé à la revue en ligne Grand Continent, « le combat de notre génération en Europe, ce sera un combat pour nos libertés, parce qu’elles sont en train de basculer ». Ce combat, c’est aussi celui que continuent de mener, depuis trois ans, les défenseurs des libertés publiques et des droits individuels, contre la boulimie législative et liberticide d’un président de la République, qui va de renoncement en renoncement dans son pays. Tout en assurant, sur les scènes européenne et internationale, vouloir « défendre les Lumières face à l’obscurantisme ».

Pour comprendre cette distorsion, il faut d’abord se replonger dans le livre Révolution (XO éditions), qu’Emmanuel Macron publiait fin 2016, au moment du lancement de sa campagne. « Un pays – et surtout pas le nôtre – n’a jamais surmonté une épreuve décisive en reniant les lois qui le fondent ni leur esprit, écrivait-il alors. On sait bien d’ailleurs que la diminution des libertés de tous, et de la dignité de chaque citoyen, n’a jamais provoqué nulle part d’accroissement de la sécurité. » Et de conclure : « Je tiens ces illusions pour profondément nuisibles, en elles-mêmes et parce qu’elles sont inefficaces. Au bout de ce chemin-là, il y a une France tout aussi exposée au risque, mais dont le visage se serait abîmé dans l’aventure. »

Manifestation contre le projet de loi « sécurité globale » devant l’Assemblée, le 17 novembre. © Julien Mattia/Anadolu Agency via AFP Manifestation contre le projet de loi « sécurité globale » devant l’Assemblée, le 17 novembre. © Julien Mattia/Anadolu Agency via AFP

Le visage de la France s’est effectivement abîmé depuis le début du quinquennat, comme en témoignent les débats en cours à l’Assemblée nationale sur le projet de loi « sécurité globale », ceux à venir sur le texte visant à lutter contre le « séparatisme » et la remise en cause de plusieurs principes fondamentaux. Contrairement aux arguments avancés par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, ceux qui s’inquiètent de cette situation ne sont pas de soi-disant « islamo-gauchistes » sombrant dans une prétendue « démagogie anti-flic ». Ils s’appellent François Sureau, Jean-Pierre Mignard, Claire Hédon, Henri Leclerc, Jacques Toubon, Adeline Hazan, Jean-Marie Delarue…

Ils sont avocats, Défenseur.e.s des droits, contrôleur général des lieux de privation de liberté. Certains ont soutenu Emmanuel Macron, d’autres ont été nommés par ses soins. Depuis le début du quinquennat, ils observent, atterrés, l’effritement de l’édifice légal des libertés. « Au fil du temps, du fait de choix économiques et sociaux, la doctrine sécuritaire, qui est la doxa des gouvernements conservateurs depuis quarante ans, a fini par l’emporter sur le libéralisme politique. C’est une menace qui pèse sur l’idée de démocratie elle-même », prévient Jean-Pierre Mignard, qui fut l’un des responsables de la campagne « justice » de La République en marche (LREM).

De plus en plus perceptibles à mesure que la prochaine échéance présidentielle se rapproche, les atteintes aux libertés publiques et aux droits fondamentaux ont jalonné le mandat d’Emmanuel Macron depuis son préambule :

  • En 2017, les principales dispositions dérogatoires aux droits fondamentaux et aux libertés essentielles, qui caractérisaient l’état d’urgence, sont entrées dans le droit commun. L’ensemble des défenseurs des droits humains, rassemblés dans ses locaux par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), tout comme les experts qui en ont officiellement la charge aux Nations unies, s’étaient solennellement dressés contre cette dérive.

  • En 2018, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, estimait que « le demandeur d’asile [était] mal traité » par le projet de loi « asile et immigration » porté à l’époque par Gérard Collomb. Ce texte « rend les procédures encore plus difficiles pour les plus vulnérables », arguait également la présidente de la CNCDH, Christine Lazerges, tandis que la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, exprimait « ses vives inquiétudes pour les droits fondamentaux des personnes étrangères ».

  • En 2018, toujours, le président de la République a aussi contribué au recul du droit à l’information, en promouvant deux textes, ayant pour point commun de détricoter la loi du 29 juillet 1881 protégeant la liberté d’expression : celui sur le secret des affaires et celui sur les « fake news».

  • En 2019, le chef de l’État rêvait encore de placer la presse sous tutelle en créant des « structures » qui auraient la charge de « s’assurer de sa neutralité ». Au même moment, sa majorité adoptait dans l’urgence la loi « anticasseurs », restreignant le droit de manifester, qui découle de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme sur la liberté d’opinion. Un texte là encore pointé du doigt par les défenseurs des libertés publiques et des droits individuels. « Réveillez-vous mes chers collègues ! Le jour où vous aurez un gouvernement différent, vous verrez, quand vous aurez une droite extrême au pouvoir, vous verrez, c’est une folie que de voter cela ! », avait à l’époque lancé le député centriste Charles de Courson, durant l’examen de la proposition de loi.

  • En 2019, toujours, alors que la mobilisation des « gilets jaunes » perdurait et que les violences policières se multipliaient, le Parlement européen, puis la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, suivie de la haute-commissaire aux droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU), Michelle Bachelet, s’alarmaient tour à tour de l’« usage excessif de la force » pour réprimer la contestation sociale, appelant la France à « mieux respecter les droits de l’homme lors des opérations de maintien de l’ordre » et « à ne pas apporter de restrictions excessives à la liberté de réunion pacifique à travers la proposition de loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations ».

En 2020, et sans même parler de l’état d’urgence sanitaire et des mesures de restriction de libertés qui l’accompagnent, parfois uniques en Europe – c’est notamment le cas de l’attestation dérogatoire de déplacement –, l’exécutif a de nouveau trouvé toute une série de dispositifs remettant en cause des libertés fondamentales, pour certaines inscrites dans le marbre de la loi depuis plus d’un siècle. Liberté de manifester, liberté d’expression, liberté d’association, liberté religieuse, liberté de la presse, liberté académique… On ne compte plus le nombre de tentatives d’atteinte aux principes qui cimentent notre État de droit.

Il y a bien évidemment le projet de loi « sécurité globale », et son désormais fameux article 24 pénalisant la diffusion d’images de policiers, dénoncé par les sociétés de journalistes, mais aussi par la Défenseure des droits, ou encore le conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il y a aussi les sorties intempestives du ministre de l’intérieur, qui a rappelé, au détour d’une conférence de presse, la nécessité pour les journalistes de se signaler auprès des autorités « pour être protégés par les forces de l’ordre » lorsqu’ils couvrent des manifestations, conformément au schéma de maintien de l’ordre qu’il a récemment instauré – et que les sociétés de journalistes avaient déjà dénoncé.

Il y a aussi la volonté du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, de modifier le code de procédure pénale afin de juger la « haine en ligne » en comparution immédiate, avec une rédaction qui sera intégrée dans le projet de loi visant à « conforter les principes républicains ». Pour l’heure, les délits relevant de la « haine en ligne » sont énoncés par l’article 24 de la loi de 1881 protégeant la liberté d’expression, texte fondamental que l’ancienne ministre de la justice, Nicole Belloubet, avait déjà envisagé de réformer en 2019, suscitant une levée de boucliers. Quelques mois plus tard, le sujet resurgissait avec la proposition de loi de la députée LREM Laetitia Avia.

Ce texte, censé lutter contre « les contenus haineux sur internet », voulait obliger les sites à prendre en charge la censure de la parole publique. Mais c’est finalement lui qui avait été censuré, au mois de juin, par le Conseil constitutionnel, qui avait estimé que l’atteinte à la liberté d’expression n’était pas « proportionnée au but poursuivi ». Après l’assassinat terroriste visant Samuel Paty, cette décision a été critiquée dans les rangs de la majorité et du gouvernement, certains appelant même à modifier la Constitution. Ce qui a contraint le président de l’institution du Palais-Royal, Laurent Fabius, à sortir de son silence pour rappeler que la lutte antiterroriste « ne peut conduire à rayer d’un trait de plume libertés et droits fondamentaux ».

« La France ne peut pas avoir raison toute seule »

La Chancellerie le jure : son projet de modification du code pénal a pour but de « garantir le travail des journalistes » et non de l’entraver. Pourtant, comme le rappelle l’avocat Jean-Pierre Mignard, la loi de 1881, « tous les juges de France et de Navarre le savent », est une loi « qui concerne l’expression de tous les citoyens ». En faire un texte « corporatiste », c’est-à-dire un texte dont les journalistes seraient les seuls bénéficiaires particuliers, est un « crime historique », ajoute-t-il. Comme il tente de le faire avec l’article 24 de la loi « sécurité globale », l’exécutif cherche en réalité à distinguer les journalistes des citoyens. Et à réduire, ce faisant, le droit d’informer.

En abandonnant le libéralisme politique au profit d’une doxa sécuritaire et conservatrice, Emmanuel Macron s’attaque à plusieurs des grandes lois républicaines fondatrices. Pour ne parler que du seul texte visant à « conforter les principes républicains », qui doit être présenté en conseil des ministres le 9 décembre, les dispositions qui sont prévues touchent donc à la loi de 1881 sur la liberté d’expression, mais aussi à celles de 1882, dites « lois Jules Ferry », qui, tout en instaurant une obligation scolaire pour chaque enfant âgé de 3 à 16 ans, offraient également la liberté que cet enseignement soit dispensé à domicile – ce que le projet de loi veut interdire.

Dans le même cadre, d’autres lois fondatrices seront également détricotées, à commencer par celle de 1905 sur la laïcité et celle de 1901 sur les associations. Pourtant, comme le soulignent plusieurs défenseurs des libertés fondamentales, rien dans les nouveaux dispositifs imaginés par l’exécutif n’est utile, intelligent ou innocent. L’avocat François Sureau le rappelait déjà dans son livre Sans la liberté (Gallimard, collection « Tracts »), paru en septembre 2019 : « L’État de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. »

Or, ajoutait-il, « c’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque semble s’en affliger ». « Le viol des libertés par un gouvernement généralement centriste manifeste simplement son manque de fermeté d’âme dans l’occupation du terrain qui est le sien propre, ce qui, et de loin, ne permet pas de l’absoudre », écrivait-il encore. De la déchéance de nationalité proposée par François Hollande en 2015 aux lois défendues par Emmanuel Macron aujourd’hui, Jean-Pierre Mignard constate avec regret qu’« un certain nombre de personnes de gauche se trouvent désormais dans le camp sécuritaire, au nom de la défense de la République, qui est devenue une sorte de mantra ».

« Cette invocation de la République relève plus d’un exercice de piété que d’une véritable dialectique politique, dit-il. La République vise à rassembler, elle ne vise pas à exclure. Or, on a le sentiment que le nouveau tracé s’opérerait entre les républicains, qui d’ailleurs s’auto-désignent, et tous les autres, qui ne feraient pas partie de ce cercle vertueux. C’est extrêmement dangereux, c’est très critiquable et c’est infiniment idéologique. » Tout aussi idéologiques sont les récentes déclarations du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui non content d’évoquer de prétendues « complicités intellectuelles du terrorisme », a aussi mis en cause « les ravages » que ferait « l’islamo-gauchisme » à l’université.

Quelques jours plus tard, au Sénat, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche Frédérique Vidal, soutenait quant à elle un amendement de la sénatrice Les Républicains (LR) Laure Darcos, introduisant dans la loi de programmation de la recherche l’idée selon laquelle « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Ce texte, qui suscite l’indignation du monde universitaire, a aussi été « enrichi » d’un autre amendement, cette fois-ci glissé par le sénateur centriste Laurent Lafon, qui crée un délit très flou de « trouble à la tranquillité ou [au] bon ordre de l’établissement », lequel pourrait rendre illégales les occupations de facs.

Tous ces dispositifs agrandissent le gouffre qui sépare la société de ses dirigeants. Un gouffre qu’Emmanuel Macron avait promis de combler, mais que ses politiques néolibérales ne pouvaient qu’élargir. Depuis trois ans, affirme Jean-Pierre Mignard, « l’échec des politiques de dialogue et de conciliation » est patent. Et il explique à lui seul les raisons pour lesquelles les propos tenus dans Révolution en 2016 s’apparentent, quatre ans plus tard, à de faux serments. « Le raidissement social et économique est tel que les convictions du premier jour ont éclaté, souffle l’avocat. Bon an, mal an, Emmanuel Macron s’est rallié à l’État sécuritaire. Les libéraux économiques sont les premiers à détruire le libéralisme politique. »

C’est ce que décrivait aussi notre confrère Romaric Godin dans La Guerre sociale en France (La Découverte) : rompant avec les équilibres passés, l’État s’est rangé aux côtés du capital contre le travail, assumant la promotion d’un capitalisme autoritaire pour imposer ses vues. Le néolibéralisme, dans lequel Emmanuel Macron s’est jeté à corps perdu, est porteur en lui-même de dérives autoritaires, qui n’ont cessé de s’accentuer dès lors que le pouvoir a commencé à perdre pied. Très tôt dans le quinquennat, le storytelling mis en place par l’Élysée a donc volé en éclats. La ligne de partage tracée par le président de la République, entre les démocraties « libérales » et les régimes « illibéraux », s’est heurtée à la réalité des politiques mises en place au niveau national.

D’où ce décalage – Jean-Pierre Mignard parle de « schizophrénie française » – entre les discours portés sur la scène internationale, sur la défense des libertés et les dérives d’un « capitalisme devenu fou », et les dispositifs défendus en France. D’où aussi, poursuit l’avocat, cette incompréhension qui s’est installée entre Emmanuel Macron et bon nombre de pays « qui partagent, du moins dans leur Constitution, des valeurs communes aux nôtres », à l’instar des États-Unis. « On ne peut pas dire d’une part que la France est un pays admirable de promotion des libertés et en même temps avoir un texte [celui sur la « sécurité globale » – ndlr] qui est d’inspiration trumpiste », fait-il remarquer.

Et d’insister, en référence aux critiques récemment soulevées par des journaux étrangers comme le Guardian et le New York Times : « La France ne peut pas avoir raison toute seule ! » « Les discours officiels disent : “Le monde nous regarde.” Mais le monde ne nous regarde pas toujours avec les yeux que l’on croit. Il est stupéfait quelquefois de la violence qu’on peut avoir dans nos orientations sociales, nos lois qui apparaissent d’autant plus étranges qu’elles sont contraires aux principes que nous professons. »

Le problème est ancien, comme le soulignait l’ex-garde des Sceaux Robert Badinter le 16 mars 2011, à l’occasion d’une conférence donnée au Conseil de l’Europe sur le thème « La France et la Convention européenne des droits de l’homme ». « Lorsque la France se targue d’être la patrie des droits de l’homme, c’est une figure de style, avait-il affirmé ce jour-là. Elle est la patrie de la déclaration des droits de l’homme, aller plus loin relève de la cécité historique. » Loin de renouer avec l’idéal et les principes dont il continue pourtant à se revendiquer, Emmanuel Macron s’est inscrit à son tour dans cette « schizophrénie française ».

Hormis quelques personnes qui savent pertinemment ce qu’elles font, la plupart des membres de son gouvernement et de sa majorité épousent cette même logique, balayant les nuances et la réflexion au nom de principes républicains vidés de leur substance. Ils prétendent désigner « les vrais journalistes » qui « donnent de la vraie information ». Ils ne comprennent pas pourquoi seul Bernard-Henri Lévy a récemment volé au secours du président de la République. Ils se braquent face à une jeunesse qui ne se résout pas au déni de réalité qu’on aimerait lui imposer. Ils suspendent des libertés fondamentales, comme l’a souligné le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon, « le sourire aux lèvres ». Et l’air de rien.

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Dérapages

Par Dov Alfon

Édito

Dans le film Milou en mai de Louis Malle, Michel Piccoli découvre avec stupeur que son voisin l’industriel a profité du chaos de Mai 68 pour déverser dans la rivière les cuves de son usine, tuant en toute impunité des centaines de poissons. C’est avec une ardeur tout aussi opportuniste que le gouvernement profite du confinement forcé pour déverser sur l’Assemblée nationale un ensemble hétéroclite de propositions de loi dont le seul effet sûr et connu est de porter atteinte aux libertés les plus protégées du droit français. Qu’on en juge : l’Assemblée est en train d’adopter un ensemble de lois portant le nom orwellien de «sécurité globale», où elle risque d’introduire le plus grand nombre de restrictions à nos libertés depuis les «lois scélérates» de 1894 ; le Sénat a eu la primeur d’une annonce impromptue du garde des Sceaux, officialisant sa volonté de contourner la loi sur la liberté de la presse de 1881 ; la ministre de la Recherche a profité du passage à l’Assemblée de la loi de programmation de la recherche pour y introduire un article pénalisant de trois ans de prison l’occupation d’un campus universitaire ; le ministre de l’Intérieur a milité pour l’interdiction de documenter des passages à tabac et autres bavures policières si ces images pouvaient contribuer à reconnaître les coupables, poussant jusqu’à l’absurde son mépris de la justice pour lui préférer le syndicalisme policier ; non content de ces dérapages, Gérald Darmanin a annoncé que les journalistes devront bientôt informer à l’avance le préfet de police de leur intention de couvrir des manifestations ; et bien d’autres initiatives que nous documentons dans ces pages. En privé, les membres de l’exécutif assurent qu’il ne saurait être question de limiter la liberté d’expression ou la liberté de la presse. Mais même si certaines de ces idées liberticides étaient abandonnées - ce qui reste à prouver -, les dégâts déjà causés par les déclarations belliqueuses des ministres concernés sont évidents, les policiers n’attendant pas l’avis du Conseil constitutionnel pour sortir leurs matraques : ils étaient cette semaine plus dangereux devant l’Assemblée à Paris que leurs collègues à Hongkong ou Jérusalem. Même si la lutte contre le terrorisme islamiste demande des ajustements, elle ne justifie pas l’abandon des principes mêmes de notre démocratie. Cette violence institutionnelle contre nos libertés se développe face au silence assourdissant du chef de l’Etat, qui semble avoir oublié son positionnement jupitérien et son devoir le plus strict, qui est d’être le garant de la Constitution. Emmanuel Macron a pourtant vanté la liberté de la presse française face à des pays musulmans où cette liberté n’existe pas. Il n’a pas réussi à les convaincre, mais il donne l’impression d’avoir été convaincu de la supériorité de leurs lois sécuritaires et liberticides.

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Vu l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ; les articles 10 et 11 de la Convention de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, qui proclament la liberté d’expression et la liberté de réunion pacifique ;
Vu l’article 1er du décret n°2020-1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire ;
Vu l’article 3 du même décret qui permet des rassemblements en vue de manifestations sur la voie publique mentionnées à l'article L. 211-1 du code de la sécurité intérieure » dont la déclaration à l’autorité administrative compétente a précisé les mesures mise en œuvre "afin de garantir le respect des dispositions de l’article 1er" ; 
Vu les articles L.211-1 et L.211-2 du code de la sécurité intérieure ;
La Ligue des droits de l'Homme (LDH) atteste avoir appelé à manifester, dans le respect des règles sanitaires, le samedi 21 novembre de 14h30 à 17h, place du Trocadéro à Paris.
Cette manifestation a été déclarée à la préfecture de police de Paris.
 

Autres rassemblements, à l'appel de la Ligue des droits de l'homme (LDH) :

Le samedi 21 novembre à 10h sous l’arbre de la liberté à Périgueux.

Le samedi 21 novembre à 10h place Jeanne Hachette à Beauvais.

Le samedi 21 novembre à 10h30 sur le parvis des droits de l’Homme à Niort.

Le samedi 21 novembre à 11h sur le parvis des droits de l’Homme à Lille.

Le samedi 21 novembre à 11h devant l’Hôtel de Police, 206 rue du Comté de Melgueil, à Montpellier.

Le samedi 21 novembre à 14h30 sur l’esplanade de l’Hôtel de ville du Havre.

Le samedi 21 novembre à 14h30 sur le Paquier à Annecy.

Le samedi 21 novembre à 15h place Aristide Briand à Lorient.

Le samedi 21 novembre à 15h place Jean Jaurès à Saint-Étienne.

 

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